Pierre Rabhi

L'autonomie alimentaire

Du droit et du devoir des peuples à se nourrir eux-mêmes

Notre monde contemporain est régi par les lois froides de l’argent qui bafouent les droits humains les plus élémentaires, les principes inconditionnels de la nature, les fondements même de la société, le lien profond qui unit l’homme à la terre. Pourtant, malgré l’énergie déployée pour asseoir l’idéologie de l’argent tout puissant, des initiatives se développement à travers le monde et prouvent qu’il est possible de faire autrement. Le système des AMAP en est une illustration même si, comme le souligne Pierre Rabhi, "on peut manger bio, se chauffer solaire, recycler ses déchets et exploiter son prochain. Cela n’est pas incompatible !"

La multiplication actuelle des AMAPs comme d’autres moyens d’innovation dont la vigueur nous surprend et nous réjouit m’a rappelé la formule de Victor Hugo disant : « Il n’y a rien de plus puissant qu’une idée dont le temps est venu ». Cette observation s’applique à toute l’histoire de l’humanité pour le meilleur et pour le pire. […]
 
Sans préjuger ni abuser de la pensée du grand poète, peut-être pouvons nous assimiler « idée » à « utopie », cette dernière étant une intuition soit sans objet, soit suscitée par une situation qui pose problème, un obstacle à surmonter, un défi à relever.

 
L’utopie est souvent une pulsion de vie, une sorte de rêve réaliste qu’une sémantique erronée confond avec la chimère, illusion issue de la déraison voire de la démence. L’utopie est ce qui n’a pas été tenté et surtout, en évoquant la cité idéale « Utopia » imaginée par Thomas Moore, ce qui n’a pas encore existé, un « non lieu ». Cette dernière étymologie m’enchante car elle libère l’esprit de toute référence ou fait accompli et fait table rase de tout le connu qui la neutralise dans un conformisme pétrifié. Un espace vierge s’offre à l’imaginaire et donc à tous les possibles et à toutes les audaces.

Dans le contexte du monde contemporain, l’audace et l’utopie ne sont pas seulement nécessaires mais vitales, car nous sommes de plus en plus prisonniers d’un ordre dont la froide rationalité et la complexité nous rendent impuissants. Ainsi notre destin est-il engagé dans un traquenard sans précédent. Pour avoir fait du temps de l’argent et de la marchandise son emblème et son idéal, la modernité a nié les fondements mêmes de la vie et de nos vies. Elle ne cesse de cloner les esprits pour les rendre dociles à ses appétits de profit sans limite au risque de ruiner inexorablement la merveilleuse planète qui semble avoir pris un grand risque en nous faisant advenir. Planète dont nous ne mesurons pas la valeur miraculeuse. N’en déplaise à certains économistes qui veulent en estimer les richesses matérielles et la profaner définitivement, notre grande oasis de vie a tellement de valeur qu’elle ne peut avoir un prix en dépit d’une idéologie où tout ce qui n’a pas un prix n’a pas de valeur. Comment les économistes peuvent-ils évaluer la beauté de cette perle céleste, de cette émeraude qui enchante l’âme, le coeur et l’esprit ? En instaurant une pseudo économie incluant l’industrie du meurtre et de la destruction massive, avec ses obligations de croissance, ses places boursières, ses compétitivités dont on nous rabat quotidiennement les oreilles, l’humanité est engagée dans un processus régressif dont la conclusion ne peut être que la finitude de l’histoire. Car ce que les spécialistes appellent économie est essentiellement de l’avidité et de l’insatiabilité humaine érigée en système économique. Si nous avions appliqué les règles de l’économie à la gestion des ressources communes suffisantes sur Terre, aucun être humain ne serait privé de nourriture, de vêtement, d’abri, de soin pour mieux accéder aux biens immatériels nécessaires à l’accomplissement de toute la personne.

Le progrès pour tous n’est donc pas au rendez-vous et la minorité d’êtres humains qui profitent de ses bienfaits et de ses prouesses technologiques impose une indigence de plus en plus insupportable à l’immense majorité de nos semblables relégués dans une marginalité qui occulte leur existence. Cela ne signifie pas pour autant ne pas tirer parti de leur travail de pauvres et des ressources légitimes de leurs territoires livrés à la corruption. Nous sommes à l’ère de l’anthropophagie structurelle scientifiquement mondialisée. Cette névrose dévorante que l’on appelle civilisation porte déjà en elle les germes de sa propre destruction. La misère investit au nord comme au sud tous les espaces, et faute d’avoir organisé le vivre ensemble avec équité, générosité et humanisme, on a inventé l’humanitaire comme manière de repentance ou d’altruisme rationnel.

Ainsi selon le principe de pompier pyromane, l’injustice est-elle banalisée et les états dédouanés de leur terrible responsabilité à l’égard de ceux qu’ils sont sensés protéger d’un sort malheureux. L’indigence n’épargne même pas les populations des pays dits prospères maintenus vivants par une sorte d’acharnement thérapeutique. Imaginons par exemple que l’état français ne puisse plus assurer tous les palliatifs : RMI, les emplois aidés, les stages sans débouché, les subventions aux agriculteurs etc… À cela s’ajouterait le désistement d’Emmaüs, des restos du coeur, du secours populaire, catholique, de l’armée du salut. La liste des secouristes sociaux submergés ne cesse de s’élargir.

Il est urgent de se rendre à l’évidence : le modèle dominant le monde arrive à ses limites et vouloir l’aménager au lieu d’y renoncer est très dangereux. Un changement de paradigme plaçant honnêtement et résolument l’humain et la nature au coeur de nos préoccupations est la seule option réaliste et intelligente si nous voulons un présent et un avenir viables. Car en dépit d’une situation désastreuse, les moyens de rebondir sont encore très importants. Entre un monde en déclin et celui qu’il faut bâtir est une transition qu’il ne faut pas gâcher. Elle constitue un espace et un temps où tous les possibles peuvent être expérimentés. Après l’ère de l’anthropophagie structurelle, l’humanité est invitée à mutualiser ce qu’elle a de meilleur pour éviter le pire. Nous n’avons pas d’autre choix !! La société civile est d’ailleurs fertile en innovations ; elle constitue un vaste laboratoire où s’expérimentent des solutions aux problèmes d’aujourd’hui et de demain. Les utopies ne cessent de se multiplier en dépit des réglementations et institutions qui ne sont plus en phase avec les grandes mutations du monde d’aujourd’hui. Les responsables politiques et les « décideurs » pourraient jouer un rôle décisif en participant, encourageant et soutenant les initiatives dont la pertinence est avérée.

Parmi les alternatives dont le temps est vraiment venu, le principe des AMAP est celui qui prend en compte une problématique fondamentale concernant la survie de chaque être humain à savoir l’alimentation. Il n’est peut être pas inutile dans le contexte des pays prospères, où elle est banalisée par la surabondance, de rappeler que la nourriture est un des biens vitaux dont personne ne peut se passer. Elle ne représente plus que 15% du budget des ménages, mais avec un coût écologique et humain très élevé mais jamais comptabilisé. Produire et détruire sont devenus indissociables avec les méthodes agronomiques inspirées par l’industrie. Une alimentation produite sans tenir compte des lois élémentaires qui régissent tout système vivant véhicule des nuisances préjudiciables à la santé de la terre, des humains, des végétaux et des animaux. Avec les organismes génétiquement modifiés, on atteint le summum de la transgression avec des conséquences économiques sociales, écologiques, prévisibles et imprévisibles. Ce risque est totalement inutile et il vaut mieux sauvegarder les semences dont la valeur et l’innocuité sont incontestables et qui disparaissent à grande vitesse.

Avec une telle alimentation, il faudra apprendre à se souhaiter bonne chance plutôt que bon appétit !

Par ailleurs peu de citoyens consommateurs sont conscients des risques de pénurie qui menacent leur sécurité alimentaire. Plusieurs paramètres négatifs sont déjà réunis. L’érosion intensive et la dévitalisation des sols, la perte accélérée de la biodiversité domestique, la pollution des eaux, la concentration de la production sur des mégastructures au détriment d’une production répartie sur tous les territoires, etc. ; la production massive et dispendieuse de protéines animales selon le principe hors-sol qui impose à l’animal une condition inacceptable ; la concentration urbaine ; le transport et transfert incessant de la nourriture sur toute la planète générant des dépendances et des nuisances. A cela, il faut ajouter les incertitudes climatiques, météorologiques…etc. Tout cela confisque aux populations leur autonomie et la capacité de maîtriser par elles-mêmes leur sécurité et salubrité alimentaires. Avec ce scénario de l’absurde, le vrai paysan, comme intendant qui tient la terre et qui est tenu par la terre est souvent en difficultés et disparaît. Il exerce l’activité la plus essentielle à la survie de tous et pourtant, il est banalisé, ignoré, pour ne pas dire méprisé par une société et une culture « hors-sol » imbue d’elle-même et ignorante des fondements de la vie à laquelle elle doit sa pérennité. On peut imaginer ce que provoquerait une grève générale des paysans si elle avait été possible. Quant à ce bel univers, sensible, complexe et généreux que représente la terre nourricière, elle est, depuis les décennies industrielles, traitée comme un substrat à doper de produits chimiques pour produire du capital financier. Compte tenu de toutes les dérives qui mettent en danger réel l’avenir alimentaire, cultiver son jardin quand cela est possible ou bien contribuer au maintien de l’agriculture paysanne sont des actes et des engagements politiques, des actes de légitime résistance. Il s’agit d’une véritable révolution agriculturelle basée sur une alliance entre population urbaine et monde rural. Ce décloisonnement est à l’évidence indispensable à l’incontournable solidarité que l’avenir imposera de plus en plus.

Mon amie Edith Vuillon a donc été bien inspirée lorsqu’elle a fait connaître à ses parents agriculteurs expérimentés le principe des AMAPs. Celui-ci a été imaginé par des femmes japonaises soucieuses de la santé de leurs familles puis repris par divers pays dont les Etats-Unis où Edith l’a elle-même connu. Daniel et Denise Vuillon ont également été bien inspirés de mettre en application l’alternative sur leur ferme du Var. Cette expérimentation en grandeur réelle a non seulement été positive pour leur pratique professionnelle mais a permis la démultiplication et la propagation des AMAPs en France et dans certains autres pays d’Europe. Chemin faisant, la demande a suscité des ajustements, des réflexions où elle s’est beaucoup enrichie.

L’ouvrage d’Edith relate cette aventure concrète et n’est donc plus à confondre avec une approche théorique des choses. Son pragmatisme lui donne une valeur de témoignage humain sensible en même temps que la rigueur d’une sorte de Vade Mecum à la portée de tous. Cependant, le titre de l’ouvrage est sous la forme interrogative « Comment sauver l’âme d’un concept innovant et alternatif ? ». Cette question interpelle chacun de nous car elle laisse à entendre une menace, une inquiétude concernant en quelque sorte le fondement moral ou éthique du concept. Je partage cette inquiétude car nous sommes en effet habitués à voir naître des innovations d’un grand intérêt pour l’évolution positive de la société être dévoyés de leur mission par une conscience individuelle et collective enlisée dans des schémas de pensée générant des attitudes et des comportements rétrogrades. Ce ne sont pas les alternatives aussi pertinentes et innovantes soient-elles qui changeront la société : On peut manger bio, se chauffer solaire, recycler ses déchets et exploiter son prochain. Cela n’est pas incompatible !

Garder l’âme d’une alternative, c’est probablement en faire au-delà d’une pratique élémentaire une opportunité pour réformer et élever le rapport à soi, aux autres et à la nature. La plus grande alternative, celle qui donne valeur à toutes les autres, est celle qui concerne notre propre changement.

Un grand merci à Edith, à Denis et Daniel Vuillon d’avoir mis à l’épreuve des faits un des principes qui s’ajustent parfaitement aux besoins de la société contemporaine.

Pierre Rabhi (préface de l’ouvrage d’Edith Vuillon)