Pierre Rabhi

Le Paysan

Nourrir la terre

La terre a besoin d’être nourrie pour être productive : elle représente un univers vivant, avec un métabolisme particulier, et ne peut être réduite à un substrat pour des substances chimiques. Comment la nourrir, si l’on refuse ces intrants chimiques ?

Depuis longtemps, l’agriculture paysanne incorpore au sol le fumier produit par les animaux de la ferme. C’est une méthode empirique qui a fait ses preuves, mais qui marque ses limites. Le fumier à l’état brut, lessivé par la pluie qui lui fait perdre ses avantages, peut avoir des inconvénients, comme secréter des nitrites et autres détergents et nuire à la microfaune des sols – qui n’ont pas forcément la capacité de l’assimiler correctement – et déséquilibrer le métabolisme des plantes. […]

D’où l’intérêt de la fermentation, qui permet d’obtenir un produit de haute qualité nutritive et d’améliorer ainsi le fumier et les matières organiques en général. Cette technique s’appelle le « compostage aérobie » : on a recours à l’oxygène pour favoriser la prolifération des micro-organismes, qui vont servir de ferments ou levains bactériens et élaborer des substances nutritives pour le sol et la plante. On obtient alors une sorte d’humus ou préhumus, tel qu’on le trouve dans les forêts.

L’humus est un élément majeur sans lequel la fécondité naturelle des sols est quasiment impossible. Lorsque l’humus disparaît, les sols meurent et le désert s’installe. Il joue le rôle du levain qui fait lever la terre comme une pâte, il retient l’eau et améliore les sols en les régénérant. Avec l’humus – dont l’étymologie rappelle humanité, humilité, humidité – on détient une sorte de quintessence vitale, à la fois matière et symbole. Les résultats obtenus sur une terre aride m’ont plus que convaincu de la valeur et de l’utilité de ce mode de fertilisation.

Et puis, il y a aussi ce que l’on appelle le « travail aratoire raisonné » qui permet d’éviter le grand bouleversement des couches du sol que provoque l’agriculture conventionnelle. Faire des rotations, des assolements, des associations de plantes mutuellement stimulées, couvrir le sol pour éviter les déperditions d’eau et maintenir son activité, faire le bon choix des espèces végétales adaptées au biotope sont autant d’autres aspects de cette agriculture respectueuse. La terre à laquelle nous devons la vie mérite bien toute cette « dévotion ».
[…]
Au Sahel, en tenant compte des conditions et des moyens locaux, je leur ai proposé un protocole de compostage qu’ils ont baptisé « méthode Pierre Rabhi » ! On creuse quatre fosses de deux mètres de large, quatre mètres de long et vingt centimètres de profondeur, destinées à contenir les matériaux à transformer. Dans la première, on édifie une grande meule, constituée en couches d’argile, de fumier, de matière organique végétale (paille, feuilles, etc…). On saupoudre de cendres, d’os et de cornes concassés, le tout bien humecté. Puis on recouvre la meule de paille ou de terre et on met en route un processus de fermentation par oxydation, grâce à la présence de l’oxygène. Tu remarqueras que l’on utilise uniquement des matériaux à disposition du paysan : il n’a absolument rien à acheter.

Le processus de transformation commence par une phase thermophile, ou chauffante, pendant laquelle la température va considérablement augmenter dans la meule, parfois jusqu’à 70°. Cette température est indispensable à la destruction de tout germe potentiellement dangereux et de graines qui risquent d’infester les champs. Cela crée une vapeur à l’intérieur de la meule qui va amollir les éléments et va les préparer à la phase de déconstruction.

Arrive ensuite une série de bactéries qui vont activer la fermentation. Des champignons et des levures apparaissent, des lombrics digèrent la matière, etc. On retourne la meule dans la fosse suivante tous les quinze jours. Et au bout de deux mois, on obtient une sorte d’humus, riche en nutriments et en ferments bactériens pour relancer le métabolisme du sol et le stabiliser contre l’érosion. Les sols vont se réactiver et secréter des substances nutritives pour les plantes. Cet équilibre va renforcer la plante et l’empêcher d’être malade, réduisant ainsi le recours aux pesticides et limitant les ravageurs.

Nicolas Hulot : Bref, tous les paramètres positifs sont réunis ?
Pierre Rabhi : Exactement, y compris la régulation de l’eau. Les composts bien faits ont une remarquable capacité à retenir l’eau et une forte résistance à l’assèchement. Et comme le sol est aéré par ce fertilisant, l’infiltration de l’eau est facilitée. Les résultats sont incontestables. Les paysans eux-mêmes ont validé la méthode. Par sa capacité à répondre écologiquement au problème de la faim dans le monde, l’agroécologie est une démarche indispensable.

Extrait de Graines de Possibles, 2005
Pierre Rabhi / Nicolas Hulot

Le Paysan

Depuis le début des années 1950, le nombre d’exploitations agricoles professionnelles a été divisé par cinq en France ; il restait encore plus de deux millions de fermes en 1955.Au cours des dernières années, le rythme de disparition a atteint 3 % par an. Dans cette même logique productiviste, l’agriculteur a progressivement remplacé le paysan. Or, la crise actuelle et les inquiétudes qu’elle suscite pourrait annoncer l’avènement d’une nouvelle ère pour le paysan.

Celui qui tient le pays et qui est tenu par le pays.
Cette étymologie a ma préférence parmi d’autres, car elle met en évidence un lien de réciprocité correspondant bien à la réalité. […]

Ce lien suggère l’image des trapézistes dont les mains doivent se saisir mutuellement avec vigueur pour se prémunir des dangereuses conséquences d’un éternel mouvement périlleux. Cependant dans cette configuration, le paysan représente le partenaire suspendu la tête dans le vide et par conséquent celui qui dans le balancement du temps et des saisons prend le plus de risques. La glèbe dont il dépend pour survivre s’ancre par contre dans les millénaires qui l’ont patiemment fait advenir. Comme chacun de nous, un jour le paysan se détache de l’arbre de la vie comme un fruit, prématurément ou à l’apogée de son… destin. Mais contrairement aux autres humains, l’homme de la terre a longtemps perduré, à la fois multiple et unique gardien de la source-mère de la survie de tous, intendant opiniâtre et patient, des biens les plus indispensables, qu’il pérennise, transmet selon le processus ininterrompu de la vie. Sans
paysan, aucun pays n’aurait pu être. Aujourd’hui encore où l’on se pose des questions sur l’essor des peuples à la condition précaire, nous savons que les nations qui ne soutiennent pas leurs paysans sont condamnées aux disettes et famines, condamnées à n’avoir d’autre avenir que celui de la dépendance et de la régression, au risque de leur dignité et de leur liberté. Le paysan doit probablement sa primauté à son rapport l’espace qu’il féconde, et au temps qu’il éprouve et gère comme une matière tangible. Durant des millénaires, la terre a été courtisée, soignée selon les circonstances comme une mère ou une marâtre. Les peuples amérindiens l’honorent d’un nom fait de tendresse et de gratitude : la « patcha mama », la terre mère. Car leur intuition intacte leur a fait pressentir qu’il s’agissait bien d’un être doué de sensibilité et de bienveillance au sein du mystère sacré de la vie. Aujourd’hui à la terre des peuples nantis, il est davantage demandé de produire de la « bouffe » malsaine sans saveur et sans âme pour grossir le capital financier que de la nourriture longtemps l’ambassadrice de tout ce qu’il y a de subtilité dans la « réalité ? » qui nous héberge. Cette transgression se traduit et se traduira de plus en plus dans notre propre corps par des maux inconnus, ceux -là mêmes infligés par notre obscurantisme à la terre nourricière. La terre, bien commun indispensable, doit devenir l’affaire de tous les citoyens. Nous déplorons souvent que la civilisation qui a donné la prépondérance à des villes démesurées et applique le hors sol à l’humain ait autant éloigné les êtres humains de la terre à laquelle ils doivent leur existence.

Nous pouvons cependant témoigner qu’un nouveau paysan et une nouvelle paysanne sont en train de naître. Ils réuniront dans la même conscience le savoir scientifique et technique mais aussi la sensibilité poétique, l’amour et le respect de la mère terre, et ce sentiment à la fois subtil et transcendant que l’on nomme le sacré.

Pierre Rabhi, janvier 2002

Message aux paysans du monde

À l’heure où la paysannerie, sous le diktat du productivisme à tout crin, est mis à mal au Nord comme au Sud, Pierre Rabhi envoie aux paysans du monde un message d’espoir : « Nous sommes venus vous rencontrer passer un peu de temps avec vous pour qu’ensemble nous puissions parler de la terre. Nous sommes venus pour vous faire connaître ce que nous savons, connaître ce que vous savez et ainsi, améliorer nos connaissances mutuelles.

Nous sommes comme vous des paysans et nous voulons savoir s’il existe une bonne manière de cultiver la terre, d’en prendre soin car c’est à la terre que nous devons la vie. Les paysans travaillent la terre pour se nourrir et nourrir leurs semblables. Sans leur travail, la vie s’arrêterait. C’est à eux que les gens qui habitent les villes doivent leur vie. Si les paysans s’arrêtaient de nourrir les villes, les villes ne pourraient pas continuer à vivre. Car chaque être humain a besoin de se nourrir et c’est le paysan qui assure cette nourriture.[…]

Les paysans restent près de leur terre. Ils savent qu’il y a des saisons, des moments où la pluie tombe et des moments où il fait sec, des moments où il fait très chaud et des moments moins chaud. Les paysans connaissent le vent, la poussière, les mauvaises récoltes et les moments tranquilles où les greniers sont bien remplis, mais toujours ils restent près de la terre. Les paysans sont indispensables et nous devons être fiers d’être des paysans. Nous ne sommes pas des êtres humains inutiles, nous sommes les êtres humains qui veillent sur la vie. Parfois nos bras sont engourdis par le travail et notre corps est fatigué mais c’est à cela que nous devons notre dignité. Car tout homme qui ne peut satisfaire les besoins de sa vie par lui-même n’est pas libre. Notre travail nous préserve de devenir des mendiants, notre travail nous donne la liberté, que nous devons à la terre.

Sans la terre, aucun de nous ne serait vivant. La terre a nourri nos pères et nos mères, leurs grands-parents et ainsi de suite aussi loin que notre mémoire peut aller et bien plus loin que notre mémoire. C’est à la terre que nous devons notre nourriture et celle de nos enfants et petits enfants qui devront aussi leur vie à la terre et ainsi jusqu’au dernier être humain.

C’est elle qui nourrit nos animaux et tous les animaux de la brousse. C’est elle qui nourrit les arbres et toutes les plantes qui existent. La terre est la mère universelle, elle est le bien suprême. Sans elle, ni les plantes, ni les animaux, ni les humains ne pourraient exister. Nous marchons sur la terre, nous nous reposons sur elle, nous bâtissons nos maisons sur elle avec l’argile qu’elle nous donne et lorsque nous mourrons elle nous recueillera en elle. Les corps de tous nos ancêtres lui ont été rendus, elle est ensemencée de nos ancêtres. Nous ouvrons la terre avec nos outils et nous lui confions les semences, pour qu’elle les couve, les nourrisse et prépare les récoltes. Si la pluie ou l’eau de nos puits ont été suffisants, nous avons de bonnes récoltes et nous sommes satisfaits et tranquilles. Si la pluie a manqué, les récoltes sont insuffisantes et nous sommes malheureux et inquiets car il peut même se faire que nous ne récoltions rien et que la faim nous tourmente et nous transforme en mendiants quêtant un peu de nourriture pour ne pas mourir.

La terre est notre véritable mère. Mais la terre est silencieuse, elle n’a pas la parole comme les animaux et les êtres humains. Les animaux ont leur langage, les oiseaux ont leur langage, les arbres même semblent parler lorsque le vent tourmente leur feuillage mais la terre qui enfante toute créature reste silencieuse. Elle ne se plaint pas, elle ne pleure pas, alors certains pensent qu’elle n’est qu’une matière sans vie. Ces gens font erreur car comment ce qui est mort peut-il donner ce qui est vivant ?

Mais nous savons tous que la terre n’a pas été ce qu’elle est aujourd’hui. Nos grands-parents parlent d’un temps où les arbres étaient abondants, les troupeaux étaient nombreux et les pluies abondantes abreuvaient la terre et les récoltes. Les villages remplissaient les greniers et étaient heureux. Du temps de nos parents, la pluie a beaucoup diminué et la sécheresse est devenue de plus en plus forte. Les arbres ont eu soif et beaucoup sont morts. Les plantes sont mortes en grand nombre et les animaux, ne pouvant plus se nourrir ni s’abreuver sont morts en grand nombre aussi. Les êtres humains ont perdu leurs troupeaux et la terre ne les a plus nourris et beaucoup sont morts. La terre dénudée s’est trouvée sans protection et les pluies et le vent se sont mis à la décharner, elle a maigri et elle a souffert. Ses mamelles se sont taries et depuis ce temps, elle est faible et malade et nous constatons qu’elle a de plus en plus de difficultés à nous nourrir. Et si nous ne faisons rien, elle ne pourra plus nourrir nos enfants et petits enfants.

Bien sûr, la terre sans l’eau ne peut pas nous nourrir car l’eau est aussi une nourriture pour la terre comme pour nous-même, les animaux et les plantes. Et lorsque nous avons de l’eau et de la terre, cela est un privilège. Mais la terre et l’eau sans le courage du paysan ne peuvent pas donner de nourriture. Notre travail est indispensable. Et si nous avons la terre, l’eau et le courage, sans les semences nous ne pouvons pas nous nourrir. Il faut donc de la terre, de l’eau, des semences et du courage pour que nous puissions être nourris. Toutes ces conditions sont nécessaires.

La terre nourrit les plantes, les plantes nourrissent les animaux et les humains mais qui va nourrir la terre ? C’est le paysan qui doit le faire car on ne peut pas demander à la terre la nourriture sans jamais la nourrir, elle s’épuiserait. Donc le paysan a le devoir de nourrir la terre comme une mère. Mais comment va-t-il la nourrir ? Avec de la poudre vendue dans des sacs ? Beaucoup de paysans ont constaté qu’avec la poudre la terre se dessèche et que les plantes sont brûlées. Cette poudre doit être achetée et coûte de plus en plus cher. Alors le paysan utilise le fumier des animaux, cela est un peu meilleur, mais la terre doit le digérer comme une nourriture non préparée. Et la terre est comme un estomac faible que la sécheresse a éprouvé. La terre ne digère pas bien le fumier mais cela l’aide un peu. Certains paysans ont réfléchi et se sont dits que la nourriture de la terre doit être préparée de façon à ce qu’elle soit
pleinement satisfaite. Ils se sont dits que la nourriture doit être équitablement partagée. Au moment de la récolte, ils se sont dits que le plan de mil, de sorgho ou de maïs constitue la nourriture des humains, la tige et la paille nourrissent les animaux. Mais que donner à la terre ? Ils se sont dits qu’il y avait des débris de végétaux de toute sorte qui chaque année étaient perdus emportés par le vent. Ils se sont dits que cette perte n’était pas bonne car rien de ce que nous donne la terre ne doit être dilapidée. C’est alors qu’ils ont compris qu’avec ces résidus mêlés au fumier, ils pouvaient préparer la meilleure nourriture qui soit pour la terre. Ils ont procédé à des actions qui paraissaient étranges. Ils ont soumis à la fermentation ces débris. Ils ont procédé à une sorte de cuisson et de ces détritus ils ont fait une matière à l’odeur agréable. Car ils ont compris que la terre était un être vivant, silencieux et discret. Ils ont jugé que la terre était leur mère et qu’à une mère on ne donne pas n’importe quelle nourriture et que toute nourriture qui sent mauvais n’est pas digne de la terre.

Car nous devons traiter la terre comme nous-même puisque c’est l’être qui nous permet d’exister. Car la terre, les plantes, les animaux et les humains sont liés. Mais ils ne pourraient pas vivre sans l’air, l’eau, la chaleur, la lumière. Si un seul de ces biens manquait, la vie ne pourrait pas être. Si l’air nous manquait quelques courts instants, nous mourrions, si l’eau nous manquait quelques jours, nous mourrions, si la nourriture nous manquait nous mourrions.

Pour que la vie puisse durer, il faut donc de la terre, de l’eau, de l’air, de la chaleur et de la lumière. Chaque plante et chaque animal ont les mêmes besoins. Et la terre que nous croyons inerte a besoin d’eau, de nourriture, de chaleur mais ce que nous savons à présent c’est qu’elle a aussi besoin d’air.

Nous sommes venus vous enseigner comment préparer la nourriture de la terre et nous sommes heureux de vous faire savoir ce que nous avons nous-même appris et dont nous avons tiré de grands avantages. Nous avons été tellement satisfaits nous-mêmes des bienfaits de cette nourriture de la terre que nous ne pouvons pas garder cet avantage pour nous seuls. Nous voulons vous apprendre à le réaliser et vous pourrez vous-même constater que nos paroles sont justes. Cette nourriture donne à la terre presque tout ce dont elle a besoin, cette nourriture retient l’eau et rend la terre perméable à l’eau et à l’air. Aussi, les plantes seront plus épanouies et les récoltes abondantes.

Et lorsque vous serez vous-mêmes satisfaits, vous pourrez enseigner à d’autres pays qui enseigneront à d’autres et ainsi, une chaîne de bienfaits sera constituée pour le bien de la terre et des êtres humains, mais aussi des animaux, car eux aussi nous aident à vivre par leur chair, leur lait, leurs oeufs, leur travail. Et il nous faut les respecter car nous sommes tous les fils et les filles de la terre-mère. »

Pierre Rabhi